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Livre de David Ball

Parution de Diary of the Dark Years, 1940-1944, traduction en anglais du Journal des années noires de Jean Guéhenno, par David Ball, éditions de l'université d'Oxford (Oxford University Press).

Le professeur David Ball était venu présenter à Fougères, lors de notre assemblée générale 2012, les problèmes posés par la traduction en anglais du Journal des années noires. Le texte de sa conférence a fait l’objet d’un article dans les Cahiers Guéhenno n°4 : Traduire le Journal des années noires : à la recherche d’un homme.

Les Cahiers Guéhenno n° 5 ont consacré une revue de presse à Diary of the Dark Years dans la partie « Présences de Guéhenno ». David Ball a obtenu à ce titre le prix de traduction 2014 décerné par la French American Foundation France et par la Florence Gould Foundation. Par ailleurs, l’ouvrage, a reçu un excellent accueil critique de la part des plus grands journaux américains : le New York Times sous la plume d’Alice Kaplan, le Wall Street Journal qui présente le Journal des années noires parmi les cinq meilleurs livres jamais écrits sur l’Occupation en France, The Chicago Tribune et The New Republic...

La directrice du blog d'Oxford University Press avait demandé à D. Ball un petit texte pour présenter le Diary (donc Guéhenno lui-même) et intéresser des lecteurs éventuels. Ce blog post, paru en anglais, le 10 juin 2014, sur le site d'Oxford UP et intitulé Life in occupied Paris during World War II, est consultable en cliquant sur « En savoir plus ».

Le texte de sa conférence de Fougères est sorti en juin 2014, dans le cahier Guéhenno n°4.

L’auteur du « blog post », M. David Ball, nous demande de préciser que le texte, ci-dessous, est traduit de l'anglais (US) et qu'il s’adressait à un public anglophone.

La vie dans Paris occupé pendant la Seconde Guerre mondiale

Vous êtes un intellectuel âgé de cinquante ans, un écrivain célèbre pour ses articles de gauche et pour ses essais, votre pays est occupé par les nazis et son gouvernement plus ou moins légitime collabore avec eux. Et maintenant le directeur de la principale revue littéraire de l’époque insiste pour que vous écriviez un essai pour son mensuel, que faire ? Juste un article sur Voltaire pour la Nouvelle Revue Française, dit-il, rien de subversif. Tout autre écrit serait censuré de toute manière.

Pour l’écrasante majorité des intellectuels Français en 1940-1944, la réponse était : « Écrire l’article, bien sûr ! » Et continuer à écrire, qu’importe ce qui se passe en France. Pas sur la guerre naturellement, ni sur l’Occupation (vous ne pouviez faire cela), mais des romans sur des histoires personnelles, des pièces de théâtre, des articles littéraires et des critiques, pourquoi pas ? André Gide a continué la publication de son Journal ; Sartre a terminé L’Être et le Néant, a écrit Huis clos et l’a fait représenter dans un théâtre parisien ; Simone de Beauvoir a publié un roman et un essai philosophique ; même des écrivains viscéralement opposés aux fascistes, tels que Colette, Jean Anouilh et Marcel Aymé, ont publié dans des revues ouvertement pro-fascistes. Bref, à en juger par ce qu’ils ont écrit à cette époque, la plupart des écrivains français semblent avoir vécu quatre ans sous l’Occupation nazie sans s’en rendre compte. On pourrait penser qu’ils n’ont jamais vu la croix gammée flotter sur la Tour Eiffel, ni l’immense banderole suspendue au-dessus de la façade de la Chambre des Députés : Deutschland siegt an allen fronten (l’Allemagne gagne sur tous les fronts), ni les soldats allemands bottés qui défilaient tous les jours sur les Champs-Élysées. Et qu’apparemment, ils n’ont jamais rien lu sur l’exécution d’otages ou de résistants dans les journaux ou sur les affiches dans le métro de Paris, et n’ont jamais entendu parler d’amis et de connaissances arrêtés et déportés « à l’Est ».

Jean Guéhenno, dont je viens d’esquisser le portrait dans le premier paragraphe, était une exception notable. Sa seule réponse à Drieu La Rochelle, une de ses relations littéraires et l’écrivain fasciste convaincu qui a dirigé la Nouvelle Revue Française de 1940 à 1943, lui réclamant l’article sur Voltaire, fut le silence et la rage intérieure qu’il a notés dans son Journal, le 24 janvier 1941 : « Nous n’avons aucun moyen de dire à ces messieurs ce que nous pensons de leur activité. Du moins pourraient-ils nous laisser en paix. Le comble est qu’ils essaient de faire passer notre silence et le parti que nous avons pris de ne rien publier, pour une lâcheté. »

Il décida de garder le silence, de ne pas écrire un mot pour une industrie de l’édition sous contrôle nazi, de ne «  jamais entrer dans le jeu du geôlier », de ne « jamais faire ce qu’il espérait que l’on fît, “paraître” justement, avoir l’air de vivre encore et de s’ amuser comme auparavant, comme au temps de la liberté. » (préface du Journal des années noires). Il resta silencieux, mais écrivit. Il maintint son journal où il nota des détails sur la vie ordinaire à Paris sous l’Occupation (certains exceptionnels, comme la première rafle de Juifs à Paris), ses réflexions sur la littérature française (en particulier les grands textes qu’il enseignait), et surtout sa colère face à la stupidité, la lâcheté et la vanité de ses compatriotes qui entraient dans le jeu des nazis, les politiciens (Pétain, Laval et compagnie) et « l’espèce de l’homme de lettres (qui) n’est pas une des plus grandes espèces humaines. Incapable de vivre longtemps caché, il vendrait son âme pour que son nom paraisse.» (JAN, 30 novembre 1940). Guéhenno a également travaillé constamment à sa biographie en deux volumes de Rousseau, « la vie exemplaire d’un homme qui ne se rend pas » (JAN, 17 juillet 1940). C’est le portrait de Guéhenno lui-même. Il publiera son Journal et la biographie de Rousseau lorsque la guerre sera finie et la France libérée.                                                                                                                                

Guéhenno était trop connu comme intellectuel antifasciste pour se joindre à l’un des réseaux de Résistance qui surgiront dans la France occupée. Il aurait été arrêté, de même que ses camarades. Il était sous surveillance, et il le savait. Il enseignait dans certaines des écoles les plus prestigieuses, mais le simple fait d’être qui il était et d’enseigner la littérature française tel qu’il le faisait, ont suffi pour qu’il fût « rétrogradé » par le ministère de l’Éducation du gouvernement de Vichy. Pendant la dernière année de l’Occupation, il rencontra d’autres écrivains (son ami François Mauriac, par exemple) pour savoir comment faire, en tant qu’écrivains, pour garder vivant l’esprit de liberté en France. Ils firent circuler la littérature clandestine à Paris. En 1944, les Éditions de Minuit, la remarquable maison d’édition qui réussit à imprimer clandestinement en France tant de prose et de poésie libres au cours des trois dernières années d’Occupation nazie, publièrent une partie du Journal de Guéhenno sous le titre « Dans la Prison ». Il l’a signée « Cévennes », du nom de la chaîne de montagnes du centre de la France où les protestants s’étaient cachés, quatre siècles plus tôt, pour échapper aux persécutions. (il faisait écho, en quelque sorte, à Jean Bruller, le fondateur des Éditions de Minuit, lequel a publié sa première nouvelle Le silence de la mer sous le pseudonyme « Vercors », nom d'un massif montagneux ayant abrité des milliers de résistants).

J’ai aimé vivre pendant quelques années avec cet homme d’honneur, ennemi de toute compromission, cultivé et passionné, et traduire, annoter et présenter son Journal des années noires : 1940-1944, pour que les lecteurs anglophones d’aujourd’hui comprennent ce témoignage unique sur la vie intérieure et extérieure d’un intellectuel français sous l’Occupation nazie.