Portrait

Repères biographiques et bibliographiques

Jean Guéhenno au lycée Louis-le-Grand pendant l'Occupation en 1940.

1890 - 1914 :

Marcel (dit Jean) Jean Guéhenno naît à Fougères, dans le quartier de Bonabry, le 25 mars 1890 ; fils d’un cordonnier, Jean-Marie, et d’une piqueuse de chaussures, Angélique Girou, il est contraint de quitter l’école à l’âge de 14 ans, son père étant gravement malade ; ce dernier meurt en 1910. Jean Guéhenno entre comme employé aux écritures dans l’usine Bordeau-Tréhu. Il prépare seul son baccalauréat, la nuit, après sa journée de travail, et le passe aux sessions d’octobre 1906 et juillet 1907. Il obtient par la suite une bourse et devient élève de Khâgne à Rennes de 1908 à 1910 ; à la fin de l’année 1910, il quitte la province pour le lycée Louis-le-Grand à Paris et entre à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm à la rentrée de 1911. Cet itinéraire atypique déterminera toute son œuvre et sa carrière.

1914-1918 :

le jeune officier Guéhenno est mobilisé en 1914 au 77ème Régiment d’Infanterie ; il est blessé grièvement le 15 mars 1915, cité et décoré de la Croix de Guerre. Cependant, il refuse d’être réformé et travaille à la censure postale de Lyon. À la fin de 1916 ou au début de 1917, il devient directeur de l’école d’un hôpital pour aveugles de guerre, créée grâce à des fonds américains par Eugène Brieux, dramaturge engagé dont il a été secrétaire.

1918-1940 :

il mène en parallèle une carrière de professeur et d’écrivain. Agrégé de lettres en 1920, il est de 1919 à 1927 professeur au lycée de Douai, puis à Lille, où il crée la classe de Khâgne. Il se marie le 27 avril 1916 avec Jeanne Maurel (née le 21 octobre 1890 à Montolieu, dans l’Aude), jeune agrégée d’histoire ; naît le 23 février 1922 une fille, Louise. Peu de temps après avoir traduit les Lettres de Sacco et de Vanzetti, publiées en 1931 dans la collection dirigée par son mari chez Grasset, « Les Écrits », Jeanne Guéhenno meurt de maladie le 24 avril 1933. Dès 1927, Jean Guéhenno est professeur dans les plus grands lycées parisiens : Lakanal, Henri IV, Louis-le-Grand. Il enseigne en se donnant pour règle de « maintenir ensemble la défense de l’aristocratie de l’esprit et le principe de l’égalité des chances ». Collaborateur de La Revue de Paris, La Grande Revue, La Nouvelle Revue française, il dirige la revue Europe, créée par des amis de Romain Rolland, de 1929 à 1936. Sous sa responsabilité, la revue est devenue un acteur majeur de la vie culturelle française, de nombreux écrivains d’horizons très divers pouvant alors s’y exprimer librement. Il en démissionne lors de la prise de contrôle par les communistes. (Ses meilleurs articles d’Europe ont été rassemblés et publiés par Annie Guéhenno et Pascal Ory chez Grasset en 1979, sous le titre Entre le passé et l’avenir). Sollicité par André Chamson pour prendre la tête, avec Andrée Viollis, de Vendredi, il dirige cet hebdomadaire au service du Front populaire, qui s’est voulu indépendant des pouvoirs financiers et des partis politiques, de 1935 à 1938.

1940-1944 :

pendant l’Occupation, il s’engage dans la Résistance intellectuelle : membre fondateur du Comité national des Écrivains et du groupe des Lettres Françaises, il est proche de Jean Paulhan, Jacques Decour, Jean Blanzat, Édith Thomas. Refusant de publier en se soumettant à la censure de l’Occupant, il commence une biographie de Jean-Jacques Rousseau. Sous le pseudonyme de « Cévennes », il donne un ouvrage aux Éditions de Minuit clandestines : Dans la prison. À la rentrée de 1943-1944, le régime de Vichy le rétrograde en classe de 4ème au lycée Buffon.

1944-1945 :

au lendemain de la Libération, le gouvernement provisoire de la France le charge d’organiser la Direction de la Culture populaire et des Mouvements de Jeunesse. Il met en place les projets de Maisons de la Culture. Mais, se rendant compte qu’il n’aurait pas assez d’autonomie et que les anciens cadres allaient s’opposer aux changements nécessaires, il démissionne rapidement de son poste.

1945-1978 :

nommé inspecteur général de l’Éducation nationale (Lettres), il voyage en Afrique, Amérique du Nord et du Sud. Ces grands voyages apparaissent dans ses chroniques du Figaro littéraire. Le 20 décembre 1946, il épouse Annie Rospabé, résistante sauvée par un arrêt forcé du train qui l’emmenait vers les camps de la mort, auteur de deux livres, L’Épreuve (Grasset, 1968) et La Maison vide (Grasset, 1973). Leur fils, Jean-Marie, naît en 1949. Le 31 mars 1947, Jean Guéhenno reçoit la médaille de la Résistance. Chroniqueur au Figaro (1944-1977), puis au Monde (1977-1978), Jean Guéhenno est élu à l’Académie française le 25 janvier 1962 au fauteuil d’Émile Henriot, suscitant cet hommage de François Mauriac dans son Bloc-notes du 22 novembre 1962 : « Quelque mal que vous pensiez de l’Académie, dans une vie exemplaire comme celle de Guéhenno, elle apporte une considération irremplaçable. Le petit ouvrier breton qui, par la puissance de son esprit et par sa persévérance, est devenu ce maître éminent, ce haut fonctionnaire, et surtout cet écrivain, dessine sous nos yeux une image d’Épinal où la Coupole doit apparaître dans la dernière case. »

Frappé d’hémiplégie le 4 juillet 1978, à la suite d’un discours passionné sur Voltaire et Rousseau lors d’un colloque à Paris, il meurt le 22 septembre 1978. Ses cendres sont dispersées en mer au large des Sept-Îles, en Bretagne.

Jean Guéhenno a publié des essais et récits autobiographiques, ces deux genres s’associant étroitement dans son œuvre.

  • L’Évangile éternel, (Grasset, 1927) : Jean Guéhenno renouvelle « l’acte de foi dans l’homme» que Michelet a prononcé. Un homme qui doit être l’acteur de son destin. Si les formes de la barbarie peuvent changer, la réconciliation entre le peuple et la pensée savante demeure la seule voie, bien étroite, qui peut nous sauver.
  • Caliban parle, (Grasset, 1928) : ce « pamphlet notable contre les inégalités culturelles», provoqua alors de vifs débats dans les milieux intellectuels.
  • Conversion à l’humain, (Grasset, 1931) : Jean Guéhenno y invitait jeunes ouvriers et boursiers à changer le monde.
  • Jeunesse de la France, (Grasset, 1936) : « pages rapides», mais pages de combat, destinées à rappeler à la France du Front populaire sa vocation révolutionnaire.
  • Aventures de l’esprit, (Gallimard, 1954) : ouvrage composé d’essais à propos de Voltaire, Renan, Rousseau, de la France, de l’Université, de la presse, qui reflètent la religion humaniste de leur auteur.
  • Sur le chemin des hommes, (Grasset, 1959) : conçu en partie pour amener les éducateurs à s’interroger sur un métier qui est aussi un engagement.
  • Jean-Jacques, histoire d’une conscience, I et II, Gallimard, 1962 (rééd. en 1983, paru à l’origine chez Grasset en 1948 et 1950 pour les deux premiers volumes, puis en 1955 pour le troisième chez Gallimard en 1955).
  • Caliban et Prospero, (Gallimard, 1969) : dans la préface de ce livre, il fait le bilan des événements de Mai 1968, puis évoque les politiques qui ont conduit la France à l’impasse, parce qu’elle n’a pas su rénover ses universités face au nombre croissant d’étudiants.

Dans ses ouvrages autobiographiques, la « mémoire affective » est la source d’inspiration majeure. L’écrivain y apparaît déchiré entre sa « réussite » d’homme de lettres et ses origines :

  • Journal d’un homme de 40 ans, (Grasset, 1934) : ouvrage relatant son enfance, son parcours de jeune étudiant et la Grande Guerre ; ce livre a été traduit en plusieurs langues et a marqué une génération.
  • Journal d’une « révolution » 1937-1938, (Grasset, 1939) : les événements du Front populaire, perçus par un intellectuel engagé et lucide.
  • Journal des années noires, (Gallimard, 1947) : cette évocation de la France sous l’Occupation est devenue une référence importante ; elle a été traduite en anglais en 2014.
  • Voyages, tournée américaine, tournée africaine, (Gallimard, 1952) : à l’occasion de ces deux voyages, l’auteur réfléchit longuement sur tout ce qu’il lui est donné d’observer ; sous forme d’entretiens et de conférences, il apporte aussi à ses interlocuteurs un message de la France.
  • La France et les Noirs, (Gallimard, 1954) : de Dakar à Ouagadougou, Jean Guéhenno observe, avec une certaine amertume, les difficiles relations entre Africains et Français.
  • La Foi difficile, (Grasset, 1957) : véritable fil conducteur de sa vie : découverte de la région et du petit village de sa première épouse, rencontres avec Daniel Halévy et Pierre Drieu La Rochelle, réflexions sur Europe, Vendredi, l’Occupation.
  • Changer la vie, (Grasset, 1961) : sans doute son livre le plus connu, où il raconte son enfance et la dureté des rapports sociaux sur fond de capitalisme au début du XXème siècle, dans la petite cité ouvrière de Fougères.
  • Ce que je crois, (Grasset, 1964) : message d’un humaniste qui assume sa foi et les limites de son expérience.
  • La Mort des autres, (Grasset, 1968) : livre de réflexion sur la mort de ses camarades lors de la Première Guerre mondiale ; un pacifiste s’exprime dans ces pages, qui marqueront à jamais Bernard Clavel.
  • Carnets du vieil écrivain, (Grasset, 1971) : l’auteur dresse un bilan, se reprochant d’avoir parfois oublié de vivre… et revient une nouvelle fois sur ses souvenirs d’enfance.
  • Dernières lumières, derniers plaisirs, (Grasset, 1977) : adieu doux-amer d’un serviteur du juste et du vrai, qui s’est parfois égaré.

La Jeunesse morte, (Claire Paulhan, 2008) : ce « roman » autobiographique sur son expérience de la Grande Guerre, resté jusque-là inédit, irrigue tous ses écrits.

L’œuvre de Jean Guéhenno a été récompensée par de nombreux prix : le Prix des Ambassadeurs en 1953, le Grand Prix de la Ville de Paris en 1955, le Prix Ève Delacroix en 1960, le Prix de la Littérature pour la Jeunesse en 1961 et le Prix mondial Cino Del Duca en 1973. 

Patrick Bachelier